La Compagnie Affable

La Compagnie Affable partage les grands textes du théâtre, de la littérature, de la poésie et du cinéma.

Dorian Gray largue Sibyl Vane

Dorian Gray théâtre Arnaud DenisC’est peut-être une des scènes de rupture les plus cruelles de la littérature… Dorian Gray s’est épris d’une jeune actrice, Sibyl Vane. Il emmène ses amis la voir jouer au théâtre, mais la représentation est catastrophique. Sibyl lui déclare sa flamme dévorante après la pièce, mais il la jette de manière effroyable… (voici la traduction en français, adaptée du roman par nos soins) :

Dès que la pièce se termine, Dorian se précipite en coulisses. Sibyl y est seule, un regard de triomphe illumine son visage. Ses yeux brûlent d’un feu magnifique. Son sourire semble cacher un secret. Quand Dorian entre, elle le regarde et une expression de joie infinie l’envahit.

SIBYL : Qu’est-ce que j’ai mal joué ce soir, Dorian !

DORIAN : Affreux ! Affreux ! C’était affreux. Es-tu malade ? Tu n’imagines pas l’horreur que c’était, et ce que j’ai enduré.

SIBYL, sourit : Dorian… Dorian, tu aurais dû comprendre. Mais tu comprends maintenant, n’est-ce pas ?

DORIAN, furieux : Qu’est-ce que je dois comprendre ?

SIBYL : Pourquoi j’ai si mal joué ce soir. Pourquoi je jouerai toujours mal maintenant. Pourquoi je ne pourrai plus jamais jouer la comédie.

DORIAN, haussant les épaules : Je crois que tu es malade. Et quand on est malade, on ne doit pas jouer. Tu t’es couverte de ridicule. Mes amis se sont ennuyés. Je me suis ennuyé.

On dirait qu’elle ne l’écoute pas. Elle est transfigurée par la joie. Par un sentiment de bonheur extatique.

SIBYL : Dorian ! Dorian ! Avant de te connaître, la comédie était la seule réalité de ma vie. Je vivais seulement sur scène. Je pensais que tout y était réel. J’étais Rosalinde un soir, et puis Portia le soir d’après. La joie de Béatrice était mienne, tout autant que les peines de Cordelia. Je croyais à tout cela. Mes partenaires de scène étaient des dieux vivants. Les peintures des décors étaient mon univers. Je ne voyais que les ombres, et je les prenais pour la réalité. Et tu es arrivé – oh, mon amour ! – et tu as libéré mon âme de cette prison. Tu m’as appris ce qu’était la réalité. Ce soir, pour la première fois de ma vie, j’ai percé à jour la superficialité, la fausseté, la bêtise du spectacle auquel je prenais part. Ce soir, pour la première fois, j’ai réalisé que Romeo était hideux, et vieux, et maquillé, que le clair de lune au-dessus du verger était faux, que le décor était vulgaire, et que les mots que je devais dire étaient irréels, qu’ils n’étaient pas mes mots, qu’ils n’étaient pas ce que je voulais dire. Tu m’as ouvert les yeux sur un monde plus grand, dont l’art n’est qu’un pâle reflet. Tu m’as fait comprendre ce qu’est vraiment l’amour. Mon amour ! Mon amour ! Mon Prince Charmant ! Prince de la vie ! Je suis fatiguée des ombres. Tu es bien plus pour moi que tous les rôles du monde ! Que m’importe les marionnettes d’une pièce ? Quand je suis montée sur scène ce soir, je ne comprenais pas pourquoi toute cette comédie s’était évanouie en moi. Je pensais que j’allais être merveilleuse. Et j’ai vu que je ne pouvais rien faire. Tout à coup, mon âme s’est aperçue de ce que cela signifiait. Et cette pensée m’a fait frémir de bonheur. Je les ai entendu siffler, et j’ai souri. Emmène-moi, Dorian, emmène-moi avec toi, quelque part où nous serons seuls. Je déteste le théâtre. Je peux imiter une passion que je ne ressens pas, mais je ne peux pas imiter une passion qui m’enflamme comme un brasier. Oh, Dorian, Dorian, tu comprends maintenant ce que cela signifie ? Même si c’était possible, je ne profanerai jamais mon amour pour toi en jouant à l’imiter. C’est toi qui m’a révélé cette vérité.

Dorian se jette sur le canapé et murmure sans la regarder.

DORIAN : Tu viens de tuer mon amour.

Elle le regarde avec et elle se met à rire. Dorian ne dit rien. Elle vient près de lui et lui caresse les cheveux. Elle s’agenouille et couvre les mains de Dorian de baisers. Dorian retire ses mains, avec un frisson. Puis il se lève d’un bond et se dirige vers la porte.

DORIAN : Oui. Tu viens de tuer mon amour. Tu excitais mon imagination et maintenant, c’est terminé, tu ne suscites même plus ma curiosité. Tu n’as plus aucun effet sur moi. Je t’aimais parce que tu étais merveilleuse, parce que tu avais du génie, de l’esprit, parce que tu donnais vie aux rêves des grands poètes, parce que tu donnais une forme réelle aux ombres du grand Art. Tu viens de tout détruire. Tu es vaine et stupide. Mon Dieu ! Qu’est-ce qui m’a pris de t’aimer ! Quel imbécile j’ai pu être ! Tu n’es plus rien pour moi. Je ne te reverrai plus jamais. Je ne penserai plus jamais à toi. Je ne prononcerai plus jamais ton nom. Tu ne t’imagines pas ce que tu étais devenue pour moi, le soir où… Ah, non ! Je ne peux même pas y penser, c’est insupportable ! J’aurais voulu ne jamais poser les yeux sur toi ! Tu as détruit la romance de ma vie. Comment peux-tu connaître l’amour, si tu prétends qu’il contredit ton art ? Sans ton art, tu n’es rien. Je t’aurais rendue célèbre, splendide, magnifique. Le monde t’aurait adorée, et tu aurais porté mon nom. Mais qui es-tu à présent ? Une actrice de troisième classe avec un joli visage.

Sibyl est devenue blanche, elle tremble.

SIBYL : Tu n’es pas sérieux, Dorian ? Tu joues la comédie ?

DORIAN : La comédie ? Je te la laisse. Tu fais cela si bien.

Elle se relève avec une expression pathétique, et se dirige vers lui. Elle attrape son bras et le regarde droit dans les yeux. Dorian la repousse violemment.

DORIAN, crie : Ne me touche pas !

Sibyl se met à gémir doucement, puis se tombe à ses pieds.

SIBYL : Dorian, Dorian, ne me quitte pas ! Pardonne-moi d’avoir mal joué. Je pensais à toi tout le temps. Mais je vais essayer, je te le promets, je vais essayer. Ça m’est apparu si soudainement, mon amour pour toi. Je pense que cela ne serait jamais arrivé si tu ne m’avais pas embrassée, si nous ne nous étions pas embrassés. Embrasse-moi, mon amour. Ne t’en va pas. Je ne le supporterai pas. Oh ! Ne me quitte pas. Mon frère… Non, rien. Ce n’est pas ce que je voulais dire. Il plaisantait… Mais toi ! Oh, peux-tu me pardonner pour ce soir ? Je vais travailler dur et m’améliorer. Ne sois pas cruel avec moi, je t’aime plus que tout au monde. Après tout, c’est la seule fois où je t’ai déplu. Mais tu as raison, Dorian. J’aurais dû me comporter en vraie artiste. C’était idiot de ma part, et pourtant je n’ai pas pu m’en empêcher. Ne me quitte pas, ne me quitte pas…

Sibyl entre dans une crise de sanglots. Dorian la regarde avec le plus grand mépris.

DORIAN, calme : Je m’en vais. Je ne veux pas paraître déplaisant, mais je ne peux plus te voir. Tu m’as déçue.

Dorian sort, et Sibyl continue à pleurer en tendant les mains dans le vide comme si elle cherchait Dorian.

Le Portrait de Dorian Gray, Oscar Wilde, traduction libre. N’oubliez pas qu’il est impossible de travailler un texte sans l’œuvre complète. Vous pouvez trouver le livre sur ce lien : 

Le Portrait de Dorian GrayOscar Wilde

Vous cherchez d’autres scènes pour un homme et une femme ? Voir notre liste de textes et de scènes issus du théâtre, du cinéma et de la littérature (pour une audition ou pour le plaisir)

 

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