La Compagnie Affable

La Compagnie Affable rassemble des comédiens autour des grands textes du théâtre, de la littérature, de la poésie et du cinéma.

Oncle Vania de Tchekhov : Sonia et Elena

Oncle Vania Comédie Française Anne Cervinka Sonia

Anne Cervinka (Sonia) dans la mise en scène de Julie Deliquet à la Comédie Française.

Voici une belle scène de théâtre pour deux jeunes femmes. Sonia (Sofia Aleksandrovna) est amoureuse de l’Oncle Vania (Voïnitski Ivan Petrovitch), mais elle n’ose le lui avouer. Elle confie son amour à Elena Andreievna.

SONIA. – Des roses d’automne, charmantes et tristes…

Toutes les deux regardent par la fenêtre. 

ELÈNA ANDRÉÏEVNA. – Déjà septembre ! Comment passerons-nous l’hiver ici ? (Une pause.) Où est le docteur ?

SONIA. – Dans la chambre d’oncle Vania ; il écrit quelque chose. Je suis contente que mon oncle soit sorti ; j’ai besoin de causer avec toi.

ELÈNA ANDRÉÏEVNA. – De quoi donc ?

SONIA. – De quoi ?

Elle met sa tête sur la poitrine d’Elèna Andréïevna. 

ELÈNA ANDRÉÏEVNA. – Allons, assez, assez !…

Elle lui lisse les cheveux. 

SONIA. – Je ne suis pas jolie.

ELÈNA ANDRÉÏEVNA. – Tu as de beaux cheveux.

SONIA. – Non! (Elle se retourne pour se regarder dans la glace.) Non ; quand une femme n’est pas jolie, on lui dit : « Vous avez de beaux yeux ; vous avez de beaux cheveux… » Il y a déjà six ans que je l’aime ; je l’aime plus que ma mère. Je l’entends à chaque minute ; je garde l’impression de sa poignée de main, et je regarde la porte : il me semble toujours qu’il va entrer. Et tu vois, je viens toujours te parler de lui. Il vient maintenant ici chaque jour; mais il ne me regarde pas; il ne me voit pas… C’est si douloureux ! Je n’ai plus aucun espoir, aucun ! (Désespérée.) Oh ! mon Dieu, donne-moi de la force… J’ai prié toute la nuit… Je m’approche souvent de lui ; je lui parle ; je le regarde dans les yeux… Je n’ai plus d’orgueil ; je n’ai plus la force de me diriger… Je n’ai pas pu me retenir ; j’ai avoué à oncle Vania que j’aime… Et tous les domestiques savent que je l’aime… Tous !

ELÈNA ANDRÉÏEVNA. – Et lui ?

SONIA. – Il ne me remarque pas.

ELÈNA ANDRÉÏEVNA, pensive. – C’est un homme étrange… Sais-tu ? Permets-moi de lui parler… Prudemment, par allusion… (Une pause.) Vraiment, faut-il rester indéfiniment dans l’ignorance ?… Tu permets ?

Sonia fait un geste d’acquiescement. 

ELÈNA ANDRÉÏEVNA. – C’est très bien. Il n’est pas difficile de savoir s’il aime ou s’il n’aime pas. Ne te trouble pas, chérie ; ne t’inquiète pas. Je l’interrogerai prudemment, sans qu’il s’en aperçoive. Il faut seulement savoir : oui ou non. (Une pause.) Si c’est non, il ne faut plus qu’il revienne ici ; est-ce cela ?

Sonia secoue la tête affirmativement. 

ELÈNA ANDRÉÏEVNA. – Mieux vaut ne pas se voir… Nous n’allons pas laisser traîner cela. Nous allons l’interroger à l’instant. Il voulait me montrer je ne sais quelles cartes. Va lui dire que je veux le voir.

SONIA, fortement agitée. – Tu me diras toute la vérité ?

ELÈNA ANDRÉÏEVNA. – Mais sans doute. La vérité, quelle qu’elle soit, est moins terrible que l’ignorance. Fie-toi à moi, chérie.

SONIA. – Oui, oui… Je vais lui dire que tu veux voir ses cartes… (Elle va sortir et s’arrête près de la porte.) Non, il vaut mieux ne pas savoir… On garde tout de même un espoir…

ELÈNA ANDRÉÏEVNA. – Que dis-tu ?

SONIA. – Rien…

Elle sort. 

ELÈNA ANDRÉÏEVNA, seule. – Il n’est rien de pis que de connaître le secret d’autrui et de n’y pouvoir rien. (Réfléchissant.) Il n’est pas amoureux d’elle, c’est clair. Mais pourquoi ne l’épouserait-il pas ? Elle n’est pas belle, mais pour un médecin de campagne, à son âge, ce serait une femme excellente. Elle est intelligente, bonne, pure… Mais ce n’est pas de cela qu’il retourne… (Une pause.) Je comprends cette pauvre fille… Au milieu d’un ennui désespérant, lorsque, au lieu de gens, ne passent autour de nous que des taches grises ; quand on entend des trivialités ; quand on ne sait que boire, manger et dormir ; il vient parfois, lui, beau, intéressant, entraînant, ne ressemblant pas aux autres, comme au milieu des ténèbres la lune claire… Être sous le charme d’un tel homme, s’oublier… Je crois que moi-même, j’ai un peu subi l’attrait… Oui, sans lui, je m’ennuie ; je souris quand je pense à lui… Cet oncle Vania dit qu’il doit couler dans mes veines du sang d’ondine. « Donnez-vous la liberté au moins une fois dans votre vie ! » Eh bien ? Peut-être le faut-il ainsi. Je m’envolerai, oiseau libre, de chez vous tous, loin de vos figures endormies, de vos conversations ; j’oublierai que vous existez… Mais je suis lâche, timide… Ma conscience me tourmente… Il vient chaque jour ici. Je devine pourquoi il vient, et je me sens déjà coupable. Je suis prête à tomber à genoux devant Sonia, à m’excuser, à pleurer…

Oncle Vania d’Anton Tchekhov, Acte III. N’oubliez pas qu’il est impossible de travailler un texte sans l’œuvre complète. Vous pouvez trouver le livre sur ce lien : Oncle Vania

Voir notre liste de textes et de scènes issus du théâtre, du cinéma et de la littérature (pour une audition ou pour le plaisir)

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Cette entrée a été publiée le 22 mars 2017 par dans Audition, Cours de théâtre, Théâtre, et est taguée , , , , , , , , , , .
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