La Compagnie Affable

La Compagnie Affable rassemble des comédiens autour des grands textes du théâtre, de la littérature, de la poésie et du cinéma.

Master Class de Patrice Leconte

Masterclass Patrice Leconte Trévise.JPGLe Trévise est plein à craquer du parterre au balcon pour la venue de Patrice Leconte. C’est le premier cinéaste invité à une master class du cours de théâtre Le Foyer. Avant de diriger les élèves dans des scènes choisies, il s’est prêté avec bonhomie à un petit entretien avec le co-directeur du cours, dont voici un résumé :

Jean-Laurent Silvi : Votre premier grand succès est une adaptation de la pièce de théâtre Amour, coquillages et crustacés, devenue Les Bronzés au cinéma. Est-ce que le théâtre est votre premier amour ?

Patrice Leconte : Alors, c’est vrai qu’au départ c’était une pièce de café-théâtre, mais quand je me suis attaqué au projet, c’était pour sortir de ce cadre, de cet espace un peu étriqué de la scène, et pour en faire du cinéma. Bien sûr, j’adore le théâtre. Autant que le cinéma. Quand on va au théâtre, on a le sentiment que ça se passe là, ce soir, et rien que pour nous. Ca procure des émotions sublimes. Et quand il provoque l’ennui, c’est un ennui sublime aussi (Rires). On est comme pris en otage. Un film si ça nous rase, on s’en va.

JLS : Est-ce que le cinéma fait plus rêver aujourd’hui ? 

PL : Je dirais qu’il donne davantage à voir, avec les effets spéciaux, peut-être. Mais sur le plan émotionnel, le théâtre n’a rien à envier au cinéma. Et vice versa.

JLS : En matière de direction d’acteurs, quelles qualités recherchez-vous chez un acteur ?

PL : Les metteurs en scène qui se proclament directeurs d’acteurs sont souvent un peu bidon ou prétentieux. L’acteur n’est pas un pantin, une chiffe molle. Les acteurs sont des gens avec un œil, une sensibilité, une intelligence. Il faut aimer les gens, sans ça, c’est pas la peine de faire ce métier. Quand on aime les gens, ils vous donnent le meilleur. Pour moi, il n’y a pas de travail sans confiance. Je suis tombé amoureux de toutes les actrices, et de tous les acteurs. Parfois, il est arrivé qu’il n’y ait pas cette connivence, et j’ai été moins heureux.

JLS : Quand est-ce que vous vous êtes mis derrière le cadre ?

PL : Pour Tandem. Je me suis dit : « Maintenant, c’est moi qui fais le cadre ! ». Je m’étais beaucoup entraîné sur des films publicitaires. Je faisais plein de prises. Je faisais tout le temps 30 prises, ça rassurait tout le monde. Je trouvais même des excuses : « La brillance sur la bouteille Lesieur, pas terrible… », c’était pas vrai, mais c’est comme ça que je me suis fait un « auto-stage ». (Rires)

Masterclass Patrice Leconte interview 2.JPG

JLS : Vous avez commencé par une série de comédies, puis vous êtes passé à un autre registre avec les trois merveilles que sont Tandem, Monsieur Hire et Le mari de la coiffeuse. Comment cette envie vous est venue ?

Je me sentais bien avec les comédies. J’ai toujours essayé de faire rire, dans ma jeunesse, à l’école, avec les BD dans les années 70… Je ne m’étais jamais dit : « Pourquoi pas changer ? ». Et puis sur Les spécialistes, un producteur m’a demandé : « Vous avez envie de faire des comédies toute votre vie ? ». Je ne m’étais pas posé la question. Il me brosse le scénario, et je lui dis : « c’est super ! ». J’ai découvert que c’était motivant de faire des trucs qu’on n’est pas sûr de savoir faire. Et puis comme le succès est venu, je me suis payé le culot de faire Tandem, même si on me disait : « Mais non, vous, c’est les comédies ! » Dans Monsieur Hire, il n’y a peut-être qu’un seul moment drôle, quand une souris morte est emballée dans du tissu Prince de Galles… (Rires)

JLS : Qu’est-ce que vous pensez des critiques professionnels ? 

PL : Je vais pas repartir en guerre contre les critiques. Mais je voudrais juste pointer quelque chose de troublant. Lire une bonne critique, c’est flatteur, mais ça n’apporte pas grand-chose au fond. En revanche, lire une mauvaise critique, c’est comme un coup de poignard dans le bide. Alors je ne les lis plus.

JLS : De qui acceptez-vous la critique ?

PL : Chez quelques personnes assez proches que j’estime. Pas des amis fidèles, parce que souvent ils n’osent pas me dire ce qui ne va pas. Il y a par exemple une monteuse avec qui j’ai fait pratiquement tous mes films. Elle sait me dire quand ça va pas. Je n’attends pas que mes films soient tournés pour les monter et, plusieurs fois, elle m’a dit : « J’ai vu la scène tournée lundi, ça va pas ». Elle m’explique, et je retourne la scène.


master-class-patrice-leconte-interviewJLS : Est-ce que vous trouvez important le rôle du directeur de casting ?

PL : Si un réalisateur n’a pas le temps d’aller au théâtre, ou au cinéma, ou qu’on veut voir des gens nouveaux, c’est assez utile. Pour moi, le directeur de casting a un rôle de rabatteur. Par exemple, j’ai tourné Une promesse en anglais, et je cherchais des comédiens anglais, que je connais moins bien. La directrice avec qui j’ai travaillé m’a fait rencontrer des gens formidables, tout en me faisant très peu de propositions. Elle a fait un travail très précis et utile.

JLS : Qu’est-ce que vous avez envie de filmer aujourd’hui ?

PL : Les grands de ce monde m’emmerdent infiniment. Je préfère les gens modestes avec des rêves.

JLS : Pas de politique dans vos films ?

 PL : Non, disons plutôt que j’aimerais montrer le sens positif de la vie. Je ne suis pas un ravi de la crèche, je sais que notre monde n’est pas poilant tous les jours. Mais je ne veux pas maintenir la tête des spectateurs sous l’eau et qu’ils soient plus sombres en sortant de la salle. Je voudrais, modestement, les tirer un peu vers le haut. Avec la rêverie, le sentiment, le rire, l’action, l’aventure, un truc qui chavire, qui bouscule, ou qui distrait… Je voudrais parfumer un peu la vie des gens pendant une heure et demi !

JLS : Qu’est-ce que vous pensez des films engagés?

 PL : Je saurais pas faire ces films, mais je suis heureux qu’ils existent.

JLS : Pour finir, est-ce que vous avez un conseil pour les élèves comédiens ?

PL : Deux choses. D’abord, leur dire qu’aucun rêve n’est impossible. Si je m’étais dit « je viens de province, je peux pas faire des films… », je serais pas là aujourd’hui… Et puis, une phrase que Juliette Binoche a dite un soir aux Césars, en s’adressant aux réalisateurs et aux acteurs : « Faites des films brûlants ou glacés, mais jamais tièdes. »

  • 1ère scène : « L’Enfant » de Rémi de Vos 

Premier conseil aux deux élèves du cours qui ont préparé la scène : « Faites comme vous l’avez imaginé… Donc, glacé ou brûlant… » (Rires) Les élèves jouent la scène jusqu’à la fin.

master-class-patrice-leconte-odile-maxime

« Très beau travail. Essayons de reprendre le début : votre enfant de cinq ans est à côté, il vous rend la vie impossible. Vous commencez un peu trop en force. Oui, vous êtes au bord de la crise de nerfs, mais la scène n’est pas très réaliste, vous parlez de le noyer dans le ketchup, de le perdre dans la forêt…. Plus c’est naturaliste, et plus on aura la vérité des parents qui morflent, par rapport à des éclats trop fréquents. Je sais que c’est pas commode d’être juste dans ces excès-là. Même Jean Gabin était meilleur dans les scènes où il ne piquait pas de colères, c’est pour dire ! Pensez que le silence, la réflexion, l’inquiétude muette peuvent donner plus de poids à la phrase qui suit.»

Master class Patrice Leconte Odile Blanchet.JPG

Les élèves reprennent le début puis il les interrompt avec une indication de jeu. « Faisons comme si ce couple n’était pas en crise, ils ont juste une inquiétude commune… » Ils reprennent et ça fonctionne mieux. Il conclue : « La colère nuisait au comique la première fois. Là, je trouve votre jeu plus intéressant, plus drôle, et on a vraiment eu le sentiment que vous étiez les parents de l’enfant. »

  • 2ème scène : Le Mariage de Figaro : Chérubin – Suzanne (Acte I, scène 7)

Petite indication avant de commencer : « La langue de Beaumarchais appartient un peu au passé. Essayez de trouver la manière la plus actuelle de parler cette langue, et de jouer la scène comme si elle se passait aujourd’hui, pour sortir d’un théâtre théâtreux. » Les élèves jouent la scène en entier.

masterclass-patrice-leconte-le-mariage-de-figaro

« C’est joliment joué. Dans une version assez classique, mais je me demande s’il n’y aurait pas moyen de jouer ce texte en étant plus direct, plus prosaïque, plus naturaliste. Quand vous dites : « Chérubin, quelles sottises ! » qu’on entende « Chérubin, c’est quoi ces conneries ?! ». J’exagère, et peut-être que je me trompe, mais on pourrait essayer de rendre ça plus palpable, plus concret. Je ne sais pas si vous avez vu Depardieu dans Cyrano, il a une manière dire les vers, on dirait que les vers ne sont plus des vers, et qu’on est aujourd’hui. Même si on perd en rythme, essayez d’être plus dans le sentiment que dans… l’apparence des sentiments. Débrouillez-vous avec ça… » (Rires)

master-class-patrice-leconte

Les élèves reprennent et il les interrompt. « Vous avez fait l’effort au début, et puis vous êtes reparties tout doucement dans votre version. Réessayez un passage en basse altitude. Simplifiez les tralalas du texte, même trop, c’est pas grave. » Nouvelle reprise. Ça prend forme. « Vous vous êtes senties plus à l’aise ? Vous allez pas me dire non, sinon je vous gifle ! (Rires) Je trouve ça intéressant de jouer les classiques comme ça, en plus, on a du bol, c’est pas en vers ! »

  • 3ème scène : La réunification des deux Corées de Joël Pommerat

Master class Patrice Leconte  La Réunification des deux Corées.JPG

Les élèves donnent une première version assez convaincante. « J’ai pas grand-chose à dire… Et Le texte est parfait. Pour se planter sur ce texte-là, faut vraiment être une brèle ! (Rires) A la comédienne. Juste au tout début, quand le fantôme arrive, vous pouvez peut-être jouer plus le vertige, vous êtes séchée sur place. Au fantôme. Banalisez le personnage, c’est pas la statue du Commandeur, c’est un type très normal, simplifiez-le au maximum, un peu comme ça : « Je suis l’amant de votre femme, enchanté »…

Master class Patrice Leconte Joël Pommerat.JPG

Ça marche bien, c’est drôle, mais il Interrompt. « Je vous ai donné une fausse piste avec la banalisation, on a perdu en mystère. Il faut qu’il ait quelque chose de plus troublant en lui. Il est déterminé. Charlotte, vous pouvez peut-être vous amuser plus, quand vous essayez d’expliquer, vous savez quand on ment et qu’on se prend les pieds dans le tapis. » Et c’est encore mieux !

L’élève donne le monologue sans interruption. « J’ai trouvé Oreste et Electre très bien. (ndlr : deux élèves sont allongés par terre, immobiles) (Rires) Non, j’ai trouvé ça formidable. Vous voyez, quand j’ai relu ce texte, il m’a barbé, et ce matin il m’a plu. »

  • 5ème scène : L’Ours de Tchekhov

Premier jet enthousiasmant. « Vous avez bien maintenu la tension. Essayons un truc : et si cet ours était un type assez timide ? Il arrive sûr de rien, plutôt les pieds en dedans, et il a cette rage en lui, si ça se trouve demain il va se pendre, il y a une urgence qu’il essaie de contenir… Et vous, la Veuve, essayez de ne pas sortir de vos gonds à ce point, de toute façon, vous avez un truc imparable : vous n’avez pas l’argent. »

Ils reprennent le début. Patrice Leconte précise sa première indication : « On le refait avec plus de tension. Je vous ai sans doute entraîné là où il ne faut pas, mais là il fait trop gentil garçon. » Le comédien additionne les consignes. « Très bien ! Vous êtes en nage ? C’est normal. » (Rires)

master-class-patrice-leconte-cours-le-foyer-pompier-remi-de-vos

La salle rit aux éclats. Et le metteur en scène aussi est enchanté : « Bravo ! Le texte est épatant ! Mais y a moyen de le saloper aussi… (Rires) Ce que vous n’avez pas fait du tout : vous n’avez raté aucun effet avec vos silences, c’était tout le temps vrai, vous n’avez pas forcé le jeu, vous avez joué ce constat effarant à deux, du début à la fin. » Encore quelques mots, et Patrice Leconte file poliment. Après une interview et six scènes, tout de même… Une matinée bien remplie pour  le réalisateur et les spectateurs du Trévise !

Davy Sardou sera l’invité de la prochaine master class du Foyer, le 18 novembre de 10h à 13h au Théâtre Trévise (14 rue de Trévise, 75009). C’est gratuit, mais je vous conseille de réserver très vite ! Plus d’informations sur la page Facebook du cours.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

Information

Cette entrée a été publiée le 4 novembre 2016 par dans Cours de théâtre, Théâtre, et est taguée , , , , , .
%d blogueurs aiment cette page :