La Compagnie Affable

La Compagnie Affable rassemble des comédiens autour des grands textes du théâtre, de la littérature, de la poésie et du cinéma.

« Un Gainsbarre de quatorze-quinze berges »

Serge Gainsbourg Poinçonneur des Lilas.jpg

Chronique du métro parisien. Dimanche 19 juin 2016.

Un ado chancelle au-dessus des rails de la station Belleville. Il fume comme un automate et semble ne pas s’apercevoir qu’il entre dans un wagon. Il continue d’aspirer l’air en rythme entre ses doigts, pédale inlassablement du poignet, et tant pis si son mégot est par terre. Un Gainsbarre de quatorze-quinze berges, à tout péter ; c’était bien la peine de dédier une comptine aux enfants*…

« Ça te dérange pas ? » lance un passager indigné par les fumerolles. Le Nouvel Adam est peu loquace. Pas même un « Je n’ai pas compris votre demande. Pour revenir au menu, tapez 1. » de courtoisie. « Dis donc, insiste le père putatif, ça te dérange pas ? » Toujours rien. C’est vrai que la requête est un peu vague comparée aux rubriques limpides des foires aux questions. Confiant dans les progrès de l’intelligence artificielle, le voyageur s’entête, trisse en évoquant l’odeur du tabac, et… « Ferme ta gueule », répond sobrement le petit bonhomme. It’s alive!

Galvanisé par l’échange, le voilà qui s’anime et prétend affirmer sa présence au monde. Il tend la main vers autrui, majeur, index et pouce tendus, dans un mélange saccadé de menace et de considération joyeuse. C’est un autre jeune qu’il a dans le viseur, un semblable, la possibilité d’un reflet. Malheureusement, celui-là est un trompe-l’œil, quasi-peint sur son siège, fixant le néant avec obstination sous son casque d’écoute. On a envie de lui chatouiller l’existence façon Saint-Thomas…

Le crapoteur n’est ni susceptible ni curieux et se lasse vite de cette absence de rencontre. Il grogne maintenant en direction d’un vieux poivrot à la trogne chaude. Ce gros visage hésite un instant, puis, s’ouvre en un sourire sage et triste, qui a l’air de dire : « T’en baves aussi, hein, mon gars ? »

Peut-être est-ce assez pour se persuader qu’on est quelqu’un, car le gamin descend quelque part. Il titube vers la sortie en donnant un peu d’épaule contre la rame en mouvement. A travers la vitre, je le vois rebondir deux ou trois fois, avant d’être happé par le tunnel. Nous échangeons un regard désolé avec mon voisin de strapontin, qui conclue : « Il s’est cassé la tête ».

* « Aux Enfants de la chance » de Serge Gainsbourg (live de 1988)

 

 

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Cette entrée a été publiée le 20 juin 2016 par dans Littérature, et est taguée , , .
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