La Compagnie Affable

La Compagnie Affable rassemble des comédiens autour des grands textes du théâtre, de la littérature, de la poésie et du cinéma.

La Promesse de l’aube – Romain Gary

Romain Gary

Dans cet extrait, Romain Gary nous apprend que « la promesse de l’aube » est aussi le rêve d’une France idéale mille fois chanté par sa mère, l’espoir qui brûle le cœur d’un enfant immigré :

Conservatoire ou pas, [ma mère] devait cependant avoir du talent, parce qu’elle mettait à évoquer pour moi la France tout l’art des conteurs orientaux et une force de conviction dont je ne me suis jamais remis. Jusqu’à ce jour, il m’arrive d’attendre la France, ce pays intéressant, dont j’ai tellement entendu parler, que je n’ai pas connu et que je ne connaîtrai jamais – car la France que ma mère évoquait dans ses descriptions lyriques et inspirées depuis ma plus tendre enfance avait fini par devenir pour moi un mythe fabuleux, entièrement à l’abri de la réalité, une sorte de chef-d’œuvre poétique, qu’aucune expérience humaine ne pouvait atteindre ni révéler. Elle connaissait notre langue remarquablement – avec un fort accent russe, il est vrai, dont je garde la trace dans ma voix jusqu’à ce jour – elle n’avait jamais voulu m’expliquer où, comment, de qui, à quel moment de sa vie elle l’avait apprise. « J’ai été à Nice et à Paris » – c’était tout ce qu’elle avait consenti à me confier. Dans sa loge de théâtre glacée, dans l’appartement que nous partagions avec trois autres familles d’acteurs, où une jeune bonne, Aniela, prenait soin de moi et, plus tard, dans les wagons à bestiaux qui nous emportaient vers l’Ouest, avec le typhus pour compagnie, elle s’agenouillait devant moi, frottait mes doigts engourdis et continuait à me parler de la terre lointaine où les plus belles histoires arrivaient vraiment ; tous les hommes étaient libres et égaux ; les artistes étaient reçus dans les meilleures familles ; Victor Hugo avait été Président de la République ; l’odeur du collier de camphre que je portais autour du cou, remède souverain, paraît-il, contre les poux typhiques, me piquait aux narines ; j’allais être un grand violoniste, un grand acteur, un grand poète ; le Gabriele D’Annunzio français, Nijinsky ; Emile Zola ; on nous gardait en quarantaine à Lida, à la frontière polonaise ; je marchais dans la neige, le long de la voie ferrée, une main dans celle de ma mère, tenant dans l’autre un pot de chambre dont je refusais de me séparer depuis Moscou et qui était devenu un ami : je m’attache très facilement ; on me rasait le crâne ; couchée sur une paillasse, le regard perdu dans le lointain, elle continuait à évoquer mon avenir radieux ; je luttais contre le sommeil et ouvrait des yeux tout grands pour essayer d’apercevoir ce qu’elle voyait ; le Chevalier Bayard ; la Dame aux Camélias ; on trouvait du beurre et du sucre dans les magasins ; Napoléon Bonaparte ; Sarah Bernhardt – je m’endormais enfin, la tête sur son épaule, le pot de chambre serré dans mes bras. Plus tard, beaucoup plus tard, après quinze ans de contact avec la réalité française, à Nice, où nous étions venus nous établir, le visage ridé, maintenant, et les cheveux tout blancs, vieillie, puisqu’il faut bien dire le mot, mais n’ayant rien appris, rien remarqué, elle continua à évoquer, avec le même sourire confiant, ce pays merveilleux qu’elle avait apporté avec elle dans son baluchon ; quant à moi, élevé dans ce musée imaginaire de toutes les noblesses et de toutes les vertus, mais n’ayant pas le don extraordinaire de ma mère de ne voir partout que les couleurs de son propre cœur, je passai d’abord mon temps à regarder autour de moi avec stupeur et à me frotter les yeux, et ensuite, l’âge d’homme venu, à livrer à la réalité un combat homérique et désespéré, pour redresser le monde et le faire coïncider avec le rêve naïf qui habitait celle que j’aimais si tendrement.

Oui, ma mère avait du talent – et je ne m’en suis jamais remis.

La Promesse de l’aube, Romain Gary, Folio, pp. 43-45. Voir notre liste complète de textes et de scènes de théâtre (pour une audition ou pour l’amour du travail).

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Cette entrée a été publiée le 1 juin 2016 par dans Audition, Cours de théâtre, Littérature, Théâtre, et est taguée , , , , , .
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