La Compagnie Affable

La Compagnie Affable rassemble des comédiens autour des grands textes du théâtre, de la littérature, de la poésie et du cinéma.

Antigone de Jean Anouilh : Antigone – La Nourrice

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LA NOURRICE. D’où viens-tu ?

ANTIGONE. De me promener, nourrice. C’était beau. Tout était gris. Maintenant, tu ne peux pas savoir, tout est déjà rose, jaune, vert. C’est devenu une carte postale. Il faut te lever plus tôt, nourrice, si tu veux voir un monde sans couleurs. Elle va passer

LA NOURRICE. Je me lève quand il fait encore noir, je vais à ta chambre, pour voir si tu ne t’es pas découverte en dormant et je ne te trouve plus dans ton lit !

ANTIGONE. Le jardin dormait encore. Je l’ai surpris, nourrice. Je l’ai vu sans qu’il s’en doute. C’est beau un jardin qui ne pense pas encore aux hommes.

LA NOURRICE. Tu es sortie. J’ai été à la porte du fond, tu l’avais laissée entrebâillée.

ANTIGONE. Dans les champs, c’était tout mouillé, et cela attendait. Tout attendait. Je faisais un bruit énorme toute seule sur la route et j’étais gênée parce que je savais bien que ce n’était pas moi qu’on attendait. Alors j’ai enlevé mes sandales et je me suis glissée dans la campagne sans qu’elle s’en aperçoive…

LA NOURRICE. Il va falloir te laver les pieds avant de te remettre au lit.

ANTIGONE. Je ne me recoucherai pas ce matin.

LA NOURRICE. A quatre heures ! Il n’était pas quatre heures ! Je me lève pour voir si elle n’était pas découverte. Je trouve son lit froid et personne dedans.

ANTIGONE. Tu crois que si on se levait comme ça tous les matins, ce serait tous les matins aussi beau, nourrice, d’être la première fille dehors ?

LA NOURRICE. La nuit ! C’était la nuit ! Et tu veux me faire croire que tu as été te promener, menteuse ! D’où viens-tu ?

ANTIGONE, a un étrange sourire. C’est vrai, c’était encore la nuit. Et il n’y avait que moi dans toute la campagne à penser que c’était le matin. C’est merveilleux, nourrice. J’ai cru au jour la première aujourd’hui.

LA NOURRICE. Fais la folle ! Fais la folle ! Je la connais, la chanson. J’ai été fille avant toi. Et pas commode non plus, mais dure tête comme toi, non. D’où viens-tu, mauvaise ?

ANTIGONE, soudain grave. Non. Pas mauvaise.

LA NOURRICE. Tu avais un rendez-vous, hein ? Dis non, peut-être.

ANTIGONE, doucement. Oui. J’avais un rendez-vous.

LA NOURRICE. Tu as un amoureux ?

ANTIGONE, étrangement, après un silence. Oui, nourrice, oui, le pauvre. J’ai un amoureux.

LA NOURRICE, éclate. Ah ! c’est du joli ! c’est du propre ! Toi, la fille d’un roi ! Donnez-vous du mal ; donnez-vous du mal pour les élever ! Elles sont toutes les mêmes ! Tu n’étais pourtant pas comme les autres, toi, à t’attifer toujours devant la glace, à te mettre du rouge aux lèvres, à chercher à ce qu’on te remarque. Combien de fois je me suis dit : « Mon Dieu, cette petite, elle n’est pas assez coquette ! Toujours avec la même robe, et mal peignée. Les garçons ne verront qu’ Ismène avec ses bouclettes et ses rubans et ils me la laisseront sur les bras. » Hé bien, tu vois, tu étais comme ta sœur, et pire encore, hypocrite ! Qui est-ce ? Un voyou, hein, peut-être ? Un garçon que tu ne peux pas dire à ta famille : « Voilà, c’est lui que j’aime, je veux l’épouser. » C’est ça, hein, c’est ça ? Réponds donc, fanfaronne !

ANTIGONE, a encore un sourire imperceptible. Oui, nourrice.

LA NOURRICE. Et elle dit oui ! Miséricorde ! Je l’ai eue toute gamine ; j’ai promis à sa pauvre mère que j’en ferais une honnête fille, et voilà ! Mais ça ne va pas se passer comme ça, ma petite. Je ne suis que ta nourrice, et tu me traites comme une vieille bête ; bon ! mais ton oncle, ton oncle Créon saura. je te le promets !

ANTIGONE, soudain un peu lasse. Oui, nourrice, mon oncle Créon saura. Laisse-moi, maintenant.

LA NOURRICE. Et tu verras ce qu’il dira quand il apprendra que tu te lèves la nuit. Et Hémon ? Et ton fiancé ? Car elle est fiancée ! Elle est fiancée et à quatre heures du matin elle quitte son lit pour aller courir avec un autre. Et ça vous répond qu’on la laisse, ça voudrait qu’on ne dise rien. Tu sais ce que je devrais faire ? Te battre comme lorsque tu étais petite.

ANTIGONE. Nounou, tu ne devrais pas trop crier. Tu ne devrais pas être trop méchante ce matin.

LA NOURRICE. Pas crier ! Je ne dois pas crier par dessus le marché ! Moi qui avais promis à ta mère… Qu’est-ce qu’elle me dirait, si elle était là ? « Vieille bête, oui, vieille bête, qui n’as pas su me la garder pure, ma petite. Toujours à crier, à faire le chien de garde, à leur tourner autour avec des lainages pour qu’elles ne prennent pas froid ou des laits de poule pour les rendre fortes ; mais à quatre heures du matin tu dors, vieille bête, tu dors, toi qui ne peux pas fermer l’oeil, et tu les laisses filer, marmotte, et quand tu arrives, le lit est froid ! » Voilà ce qu’elle me dira ta mère, là-haut, quand j’y monterai, et moi j’aurai honte, honte à en mourir si je n’étais pas déjà morte, et je ne pourrai que baisser la tête et répondre : « Madame Jocaste, c’est vrai. »

ANTIGONE. Non, nourrice. Ne pleure plus. Tu pourras regarder maman bien en face, quand tu iras la retrouver. Et elle te dira : « Bonjour, nounou, merci pour la petite Antigone. Tu as bien pris soin d’elle. » Elle sait pourquoi je suis sorti ce matin.

LA NOURRICE. Tu n’as pas d’amoureux ?

ANTIGONE. Non, nounou.

LA NOURRICE. Tu te moques de moi, alors ? Tu vois, je suis trop vieille. Tu étais ma préférée, malgré ton sale caractère. Ta sœur était plus douce, mais je croyais que c’était toi qui m’aimais. Si tu m’aimais, tu m’aurais dit la vérité. Pourquoi ton lit était-il froid quand je suis venu te border ?

ANTIGONE. Ne pleure plus, s’il te plaît, nounou. (Elle l’embrasse) Allons, ma vieille bonne pomme rouge. Tu sais quand je te frottais pour que tu brilles ? Ma vieille pomme toute ridée. Ne laisse pas couler tes larmes dans toutes les petites rigoles, pour des bêtises comme cela -pour rien. Je suis pure, je n’ai pas d’autre amoureux qu’Hémon, mon fiancé, je te le jure. Je peux même te jurer, si tu veux, que je n’aurai jamais d’autre amoureux… Garde tes larmes, garde tes larmes ; tu en auras peut-être besoin encore, nounou. Quand tu pleures comme cela, je redeviens petite… Et il ne faut pas que je sois petite ce matin.

Voilà une version de la scène en vidéo. C’est une captation de la mise en scène de Nicolas Briançon (2003) :

Antigone, Jean Anouilh. Voir notre liste complète de textes et de scènes de théâtre (pour une audition ou pour l’amour du travail).

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Cette entrée a été publiée le 31 mai 2016 par dans Audition, Cours de théâtre, Théâtre, et est taguée , , , , , , , .
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