La Compagnie Affable

La Compagnie Affable rassemble des comédiens autour des grands textes du théâtre, de la littérature, de la poésie et du cinéma.

Monologue de Donata dans Se Trouver de Pirandello

Emmanuelle Béart Se trouver Stanislas Nordey

Emmanuelle Béart dans Se Trouver de Pirandello – mise en scène de Stanislas Nordey au Théâtre de la Colline (2012)

Donata est au centre de la pièce, la tête rejetée en arrière et les yeux clos ; elle reste un instant ainsi, puis elle relève la tête, fronçant les sourcils, les yeux toujours clos, comme pour sceller en elle, par la volonté, l’acceptation de son destin. Pour éteindre le lustre du plafond, elle va près de la porte appuyer sur le commutateur qui commande la lampe à l’abat-jour violacé qui est sur la table ; puis elle va, à sa gauche, vers la grande coiffeuse, dont elle allume les deux lampes latérales et s’assied pour se démaquiller. Mais d’abord, elle se regarde un peu dans la glace, et alors, tandis qu’elle détache de l’un de ses yeux un long faux cil, elle se souvient de la réplique de la pièce, qui a marqué quelque temps auparavant, au théâtre, le début de sa libération.

Marta Abba Pirandello

Marta Abba, qui a inspiré le personnage de Donata Genzi à Pirandello

DONATA. – « Avec les faibles, on ne peut pas avoir de pitié. Eh bien alors, chasse-la, chasse-la ! » (Pour elle-même, comme mécontente de l’intonation avec laquelle elle a dit la seconde phrase : ) Non ! (Elle essaie de la répéter d’un ton plus hautain et plus impérieux : ) « Chasse-la ! Chasse-la ! C’est elle-même, tu le vois bien ? qui me force à être cruelle ! Vous croyez donc qu’il peut hésiter entre vous et moi ? Je sais, Madame, je sais votre grande noblesse, la distinction qui en… » (Elle a un trou de mémoire.) Non, comment est-ce ? (Comme repassant maintenant son rôle, sans la moindre intonation : ) «…que cela donne…» « …à vos actes et à vos manières si simples et pourtant si nuancées et si mesurées, « dominées », oui c’est ça « dominées » – mais mesurées, serait mieux – « mesurées par un tel orgueil. » (Tout cela dit par cœur et non pas joué. Maintenant, recommençant à jouer et prenant, sans s’en rendre compte, une photo sur la coiffeuse, car elle a besoin pour son rôle d’un éventail qu’elle n’a pas : ) « En somme, vous ne voulez pas vous en aller ? » (Soudain, elle cesse de s’éventer ; elle s’aperçoit que ce qu’elle tient à la main est la photo d’Ely ; elle la regarde avec un peu d’émotion et puis la jette, le verso apparent, sur la tablette de la coiffeuse ; elle se renverse en arrière sur le dossier bas de sa chaise et la tête ainsi renversée, riant d’un air de défi, elle crie à son partenaire imaginaire : ) « Eh bien alors, prends-moi ! prends-moi ! » (Car durant tout ce jeu de Donata, depuis qu’elle est assise devant la coiffeuse et pendant les répliques qu’elle a jouées ou qu’elle a repassées, le décor, derrière elle, s’est peu à peu comme dilaté : l’arche de l’alcôve s’est ouverte par le milieu, élargie de part et d’autre, et laisse en son centre un espace dans la pénombre comme celui d’une salle de théâtre, cette arche ainsi élargie figurant le cadre de scène d’un plateau imaginaire, qui est du reste celui-là même où la pièce se joue ; mais éclairé maintenant par une lumière non-naturelle, la lumière des visions, de la vision que Donata a de celui-ci, si bien qu’y auront déjà surgi quand elle renversera la tête en arrière et tendra les bras en criant « Eh bien alors, prends-moi ! prends-moi ! », les autres personnages de la scène évoquée ; de derrière le divan-canapé, un homme et une femme, tous les deux jeunes : lui beau, fort, brun, en smoking ; elle noble, un peu fanée, très blonde, en robe du soir ; ils resteront un peu à l’écart, immobiles, comme des fantômes ; lui, à l’appel de Donata, accourra à sa droite ; et elle, de son bras droit, lui ceindra la taille ; mais ensuite, réfléchissant, elle dira pour elle-même : ) Non : elle était par là… (Et alors, comme si le mouvement était pensé par Donata, la femme, qui est restée derrière le canapé, se déplacera de la gauche vers la droite ; et simultanément, Donata fera passer l’homme derrière son siège pour l’étreindre avec son bras gauche : ) Oui, c’est ça !… (S’adressant à la femme : ) Vous ne voulez pas vous en aller ? (Elle se lève, criant à l’homme : ) Embrasse-moi ! (Mais comme il fait mine de l’embrasser, la femme se cache les yeux avec les mains et Donata éclate de rire.) Ah ah ah, regarde, regarde ! Elle se cache les yeux, elle se cache les yeux ! (Et se dégageant de lui : ) Lâche-moi, idiot ! Tu ne comprends donc pas que ce n’est pas moi qui te provoque ? C’est elle qui est provocante et si elle ne s’en va pas, je ne sais pas ce que je finirais par être capable de faire sous ses yeux ! (A la femme : ) Eh bien, vous êtes témoin ? Ça ne vous suffit pas ? C’est moi qui ne veux pas ; lui, il est prêt à m’aimer sous vos yeux mêmes ! Je vous assure, Madame, que tout ce qui arrive est la conséquence de toutes vos vertus. Votre mari, ce n’est pas moi qui suis allée le chercher. C’est lui qui est venu me chercher. Moi, pendant un instant à peine, j’ai pu y trouver un certain plaisir. Oui, je l’admets. Mais il faut également tenir compte des circonstances. Il était le seul à éveiller un certain intérêt parmi nous autres femmes. Nous étions trop nombreuses et nous nous ennuyions ; et il y avait si peu d’hommes ; et lui était le plus sympathique. Maintenant, qu’il m’ait choisie entre toutes, cela m’a certes fait plaisir. Mais c’est tout ! Ensuite, tu m’aurais paru pour le moins importun. Ces choses-là, un homme intelligent les comprend. Je vous assure que vraiment mon cœur n’avait jamais battu le moins du monde pour lui. C’est vous, qui étiez tellement supérieure, vous et votre appréhension, qui lui avez donné de la valeur à mes yeux. Eh oui, puisque vous jalouse de lui ! Et jalouse de moi « qui ne comptais » pourtant pas pour quelqu’un de votre classe… Et alors, j’ai pris l’engagement envers moi-même – j’y ai mis un point d’honneur –  oui, et cela bien qu’estimant que, pour lui, cela n’en valait pas la peine – l’engagement de vous prouver que vous aviez raison d’avoir peur de moi. Et j’ai sur-le-champ tout mis en oeuvre ; sur-le-champ ; comme une femme « capable de tout ». Normalement, je ne me serais pas conduite ainsi ; mais à force de vous entendre me le dire, à force de la lire dans les yeux de tout le monde, et, surtout, dans les vôtres, que voulez-vous ? vous m’avez finalement convaincue moi-même que j’étais vraiment « capable de tout ». Murée, murée que j’étais, murée sans issue, dans cette idée que tout le monde s’est faite de moi. « Capable de tout ». Même de voler, pourquoi pas ? J’aurais été idiote de ne pas en profiter ! Je ne dis pas pour voler… bien que, pour le plaisir de jouer… vous savez que j’ai même permis que l’on examinât d’abord mes cartes ? « Eh, avec toi, on ne sait jamais !…» …et moi, de sourire… Oui, capable de tricher… C’est épouvantable, parce qu’alors, vous le comprendrez – faire une chose ou ne pas la faire… Et puis aussi il vous vient de cela un certain orgueil – mais oui, l’orgueil du diable – qui fait naître sur les lèvres, sur les nôtres spécialement, à nous autres femmes, un certain sourire de plaisir, comme tout ce qui commence à devenir sans pudeur. Regardez-moi !… Vous ne voulez pas partir ? Très bien. Restez. Nous sommes deux femmes ici. Que pouvez-vous apporter à cet homme ? Parlez ! Bougez ! Montrez-le ! Prenez garde que je vous arrache votre robe ! Je suis tellement sûre de lui, voyez-vous, que je peux vous mépriser en sa présence comme je le veux ! Vous, vous êtes une pauvre et misérable créature ; et moi, je l’emporte sur vous ! regardez-moi ! Moi, je peux avoir tout l’amour que je veux – et le donner ! – moi, tout l’amour ! et pour moi, l’amour de tous ! de tous ! (La vision disparaît soudain, comme frappée par ce dernier cri, dont Donata voit tout de suite le contraste qu’il établit avec sa propre situation. Le décor se rétrécit d’un coup et s’éteint tout entier, hormis la lampe violacée et les deux lampes latérales de la coiffeuse. Ce resserrement et cette extinction se produiront dans le même temps où de lointains applaudissements très insistants parviendront aux oreilles de Donata, qui se sera laissée tombée sur un fauteuil près de la lampe violacée, les bras abandonnés et les mains vides, mais la tête levée comme pour recueillir avec un inutile sourire désolé l’écho qui lui vient de là-bas. Elle se lève brusquement et dit, ouvrant les bras : ) Et c’est cela qui est vrai… Et rien n’est vrai… Ce qui est vrai, c’est seulement qu’il faut se créer, créer ! Et c’est alors seulement, qu’on se trouve.

*Pseudo-monologue pour femme tiré de la scène finale de Se trouver (Trovarsi) de Luigi Pirandello, L’Arche, pp 82-85. Voir notre liste complète de textes et de scènes de théâtre (pour une audition ou pour l’amour du travail)

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Cette entrée a été publiée le 9 septembre 2015 par dans Audition, Cours de théâtre, Théâtre, et est taguée , , , , , , , , , .
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