La Compagnie Affable

La Compagnie Affable rassemble des comédiens autour des grands textes du théâtre, de la littérature, de la poésie et du cinéma.

Jules César de Shakespeare : Brutus – Portia (Scène IV)

Brutus Jules CésarExtrait de la scène IV Portia vient demander à son mari Brutus le secret qui le tourmente. Vision résolument moderne du couple !

Entre Portia.

PORTIA. Brutus, monseigneur !

BRUTUS. Portia, que voulez-vous ? Pourquoi vous levez-vous déjà ? Il n’est pas bon pour votre santé d’exposer ainsi votre frêle complexion à l’âpre fraîcheur de la matinée.

PORTIA. Ni pour votre santé non plus. Brutus, vous vous êtes sans pitié dérobé de mon lit. Hier soir, à souper, vous vous êtes levé brusquement et vous êtes mis à marcher, les bras croisés, rêvant et soupirant ; et, quand je vous ai demandé ce que vous aviez, vous m’avez envisagée d’un air dur. Je vous ai pressé de nouveau ; alors vous vous êtes gratté la tête, et vous avez frappé du pied avec impatience. J’ai eu beau insister, vous n’avez pas répondu ; mais, d’un geste de colère, vous m’avez fait signe de vous laisser. J’ai obéi, craignant d’augmenter un courroux qui ne semblait que trop enflammé, et espérant d’ailleurs que c’était uniquement un de ces accès d’humeur auxquels tout homme est sujet à son heure. Cette anxiété ne vous laisse ni manger, ni parler, ni dormir : et si elle avait autant d’action sur vos traits qu’elle a d’empire sur voire caractère, je ne vous reconnaîtrais pas, Brutus. Mon cher seigneur, apprenez-moi la cause de votre chagrin.

BRUTUS. Je ne me porte pas bien ; voilà tout.

PORTIA. Brutus est raisonnable ; et, s’il avait perdu la santé, il emploierait tous les moyens pour la recouvrer.

BRUTUS. Eh ! c’est ce que je fais… Ma bonne Portia, allez au lit.

PORTIA. Brutus est malade ? Est-il donc salutaire de sortir dans ce déshabillé et d’aspirer les brumes de l’humide matinée ? Quoi ! Brutus est malade et il se dérobe à son lit bienfaisant pour braver les miasmes pernicieux de la nuit, pour provoquer l’air moite et impur à augmenter son mal ? Non, mon Brutus, c’est dans votre âme qu’est le mal qui vous tourmente ; et, en vertu de mes droits et de mon titre, je dois le connaître. Ah ! je vous conjure à genoux, par ma beauté vantée naguère, par tous vos vœux d’amour et par ce vœu suprême qui nous incorpora l’un à l’autre et nous fit un, de me révéler à moi, votre autre vous-même, votre moitié, ce qui vous pèse ainsi ! Quels sont les hommes qui cette nuit sont venus vous trouver ? car il en est entré six ou sept qui cachaient leur visage aux ténèbres même.

BRUTUS. Ne vous agenouillez pas, ma gentille Portia.

PORTIA. Je n’en aurais pas besoin, si vous étiez mon gentil Brutus. Dans le pacte de notre mariage, dites-moi, Brutus, y a-t-il cette restriction que je ne dois pas connaître les secrets qui vous touchent ? Ne suis-je un autre vous-même que sous certaines réserves, dans une certaine mesure, pour vous tenir compagnie à table, réchauffer votre lit, et causer parfois avec vous ? N’occupé-je que les faubourgs de votre bon plaisir ? Si c’est là tout, Portia est la concubine de Brutus, et non son épouse.

BRUTUS. Vous êtes ma vraie et honorable épouse ; vous m’êtes aussi chère que les gouttes vermeilles qui affluent à mon triste cœur.

PORTIA. Si cela était vrai, je connaîtrais ce secret. Je l’accorde, je suis une femme, mais une femme que le seigneur Brutus a prise pour épouse. Je l’accorde, je suis une femme, mais une femme de bonne renommée, la fille de Caton ! Croyez-vous que je ne suis pas plus forte que mon sexe, étant ainsi née et ainsi mariée ? Dites-moi vos pensées ; je ne les révélerai pas. J’ai fait une forte épreuve de ma fermeté, en me blessant volontairement ici, à la cuisse. Je puis porter cette douleur avec patience ; — et pourquoi pas les secrets de mon mari ?

BRUTUS. 0 dieux ! rendez-moi digne de cette noble femme !

On frappe.

Ecoute, écoute ! on frappe. Portia, rentre un moment ; et tout à l’heure ton sein partagera les secrets de mon cœur. Je t’expliquerai tous mes engagements, et les sombres caractères imprimés sur mon front. Quitte-moi vite.

Sort Portia.

Jules César, William Shakespeare, traduction de François-Victor Hugo, Ed. Pagnerre, 1872*

*Cet extrait est mis à votre disposition pour vous aider à choisir une scène, n’oubliez pas qu’il est impossible de travailler sans l’oeuvre intégrale ! Voir notre liste complète de scènes de théâtre pour une audition (ou pour l’amour du travail)

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Cette entrée a été publiée le 19 juin 2015 par dans Audition, Cours de théâtre, Théâtre, et est taguée , , , , , , , , .
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