La Compagnie Affable

La Compagnie Affable rassemble des comédiens autour des grands textes du théâtre, de la littérature, de la poésie et du cinéma.

Le Prince de Hombourg : Le Prince – L’Électrice (Acte III, scène 5)

Le Prince de Hombourg Kleist Gérard Philipe Jeanne MoreauLe Prince de Hombourg est devenu un classique après les représentations au Festival d’Avignon orchestrées par le TNP de Jean Vilar. L’homme de théâtre y joua l’Électeur et distribua Gérard Philipe et Jeanne Moreau dans les rôles du Prince de Hombourg et de Nathalie. La traduction de Jean-Louis Curtis qu’il utilisa est différente de celle que nous proposons ci-dessous, libre à vous de faire un mélange en écoutant l’enregistrement de la scène tout en bas. La pièce a encore été montée en 2014 dans la Cour d’honneur du Palais des Papes par Giorgio Barberio Corsetti, preuve qu’elle appartient définitivement au répertoire français.

Acte III, scène 5

Entre le prince de Hombourg.

LE PRINCE. Ô ma mère !

Il tombe à genoux devant elle.

L’ÉLECTRICE. Prince, que cherchez-vous ici ?

LE PRINCE. Ô ma mère, laisse-moi embrasser tes genoux !

L’ÉLECTRICE. (avec une émotion contenue) Vous êtes prisonnier, prince, et vous venez ici ? Pourquoi ajouter de nouveaux torts aux anciens ?

LE PRINCE. (avec insistance) Sais-tu ce qui m’est arrivé ?

L’ÉLECTRICE. Je n’ignore rien. Mais que puis-je faire pour vous dans ma faiblesse ?

LE PRINCE. Ô ma mère, tu ne parlerais pas ainsi si tu te sentais environné comme moi du frisson de la mort ! Il me semble que tu as des forces célestes de salut, toi, cette jeune fille, tes femmes, et tout ce qui m’entoure ; je pourrais me suspendre au cou le plus vil de tes valets, celui qui soigne tes chevaux, et lui dire en suppliant : sauve-moi ! Moi seul je suis sans ressources sur le vaste monde de Dieu, moi seul, abandonné de tous, je ne puis rien !

L’ÉLECTRICE. Tu es tout à fait hors de toi ? Que s’est-il passé ?

LE PRINCE. Hélas ! Sur le chemin qui me menait vers toi, j’ai vu, à la lueur des torches, ouvrir la fosse qui doit demain recevoir mes restes. Vois, tante, ces yeux, qui te regardent, on veut les plonger dans la nuit, ce cœur, on veut le percer de balles meurtrières ; déjà sur la place du marché les fenêtres sont retenues qui donnent sur ce lugubre spectacle ; et ce même homme qui du sommet de la vie découvre encore aujourd’hui l’avenir comme un féerique empire, sera couché demain, décomposé, entre deux planches étroites et une pierre dira de lui : il fut !

L’ÉLECTRICE. Mon fils ! Si c’est la volonté du ciel, il faudra t’armer de courage et de fermeté !

LE PRINCE. Oh, ce monde, ma mère est si beau ! Ne me laisse pas, je t’en conjure, descendre prématurément dans le noir royaume des ombres ! Même s’il doit me punir parce que j’ai failli, pourquoi faut-il que ce soient les fusils ? Qu’il me destitue de mes fonctions, qu’il me casse de mon grade, si la loi l’exige, et m’éloigne ainsi de l’armée : par le Dieu tout-puissant, depuis que j’ai vu mon tombeau, je ne demande rien que la vie et peu m’importe que ce soit avec ou sans gloire !

L’ÉLECTRICE. Relève-toi ; mon fils ! Que dis-tu là ? Tu es trop bouleversé. Remets-toi !

LE PRINCE. Pas avant, tante, que tu m’aies promis d’affronter son auguste visage et de l’implorer à deux genoux pour mes jours ! Je t’ai été confié, à Hombourg, par Hedwig, ton amie d’enfance, qui sur son lit de mort te dit :  » Tiens-lui lieu de mère quand je ne serai plus. » Emue au fond du coeur, et agenouillée à son chevet, tu t’inclinas sur sa main pour répondre :  » Il me sera aussi cher que s’il était issu de moi. » Eh bien ! je te rappelle cette promesse ! Va, comme si j’étais issu de toi, et dis-lui : « Grâce pour lui, grâce ! Rends-le à la liberté ! » Ah, et reviens à moi en disant :  » Tu es libre ! »

L’ÉLECTRICE. (pleurant) Mon cher enfant ! C’est déjà fait ! Mais toutes mes prières sont demeurées vaines !

LE PRINCE. J’abandonne toute prétention au bonheur, Nathalie, n’oublie pas de le lui rapporter, n’est plus l’objet de mes vœux et toute tendresse pour elle s’est éteinte en mon cœur. Elle est libre à nouveau, tel un chevreuil dans la bruyère, libre de sa main et de ses paroles, comme si je n’avais jamais été. Elle peut disposer d’elle-même et si c’est en faveur de Charles-Gustave, roi des Suédois, je l’approuve. Je veux me rendre sur mes terres au bord du Rhin ; je veux bâtir, je veux démolir, que ma sueur ruisselle, je veux semer, récolter comme pour une femme et des enfants, satisfait dans la solitude, et, quand j’aurai récolté, je sèmerai encore ; et je tournerai sans relâche à la poursuite des jours jusqu’à ce que ma vie décline et expire avec le soir.

L’ÉLECTRICE. Allons ! Pour le moment retourne à ta prison ; c’est avant tout ce que réclame de toi ma faveur ! […] En route !… Le temps passe, qui est si précieux !

LE PRINCE. Va donc, et que tous les saints te protègent ! Adieu, adieu ! Et de grâce fais-moi instruire du succès de tes efforts !

Ils sortent.

Le Prince de Hombourg, Heinrich von Kleist, Acte III, scène 5, trad. André Robert, Ed. Flammarion, pp. 138-144*

Voilà une interprétation de Gérard Philipe et Lucienne Le Marchand dans la traduction de Jean-Louis Curtis :

*Cet extrait est mis à votre disposition pour vous aider à choisir une scène, n’oubliez pas qu’il est impossible de travailler sans l’oeuvre intégrale ! Voir notre liste complète de scènes de théâtre pour une audition (ou pour l’amour du travail)

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