La Compagnie Affable

La Compagnie Affable partage les grands textes du théâtre, de la littérature, de la poésie et du cinéma.

La tirade du Président dans la Folle de Chaillot

La Folle de Chaillot film Katharine Hepburn

Voici une tirade (et non un monologue puisque le Président s’adresse au Chiffonnier) contemporain/classique pour un homme. Extrait du début de l’Acte I de La Folle de Chaillot de Jean Giraudoux :

LE PRÉSIDENT

Je m’appelle Emile Durachon. Ernestine Durachon, ma mère, s’est tuée à des journées pour payer ma pension de collège. Je ne l’ai jamais vue qu’accroupie et lavant. Quand dans ma mémoire je la relève, je ne reconnais même plus son visage; c’est celui de je ne sais quelle vengeance, et qui crache sur moi. Aussi désormais je l’y laisse. Expulsé de la pension pour avoir constitué ma première société anonyme, une bibliothèque libertine que je louais à prix fort aux camarades, je m’en vins à Paris avec l’ambition de ravir leur méthode aux personnages célèbres. Je débutai mal comme chasseur du journal La Fronde, dont la directrice, l’illustre Séverine, m’employait à porter les cadavres au cimetière d’animaux d’Asnières qu’elle avait créé. Il paraît que j’ai une nature qui me fait rudoyer même les chiens morts. Je n’eus pas plus de chance comme bagagiste de Sarah Bernhardt, du jour où elle se mit à compter ses valises. Ni comme laveur du champion cycliste Jacquelin, du jour où il compta ses pneus. Mes rapports avec la gloire me laissant affamé, humilié, haillonneux, je me retournai vers ces visages inexpressifs et sans nom que j’avais remarqués postés au milieu de la foule dans un guet insensible. Ma fortune était faite. Une première face glabre, rencontrée en plein métro, me fournit l’occasion de gagner mes premiers vrais mille francs à passer de fausses pièces de cent sous. Une autre non moins glabre, mais avec tache de vin, trouvée Place de l’Opéra, donna l’essor à mon talent en me confiant la direction d’une équipe de vendeurs de piles électriques truquées. J’avais compris. Et depuis, il m’a suffi de me livrer à chacun de ces masques sans vie, même secoué de tics, même agrémenté de variole, quand j’avais le bonheur de les apercevoir, pour devenir ce que vous me voyez, président de onze compagnies, membre de cinquante-deux conseils d’administration, titulaire d’autant de comptes en banque, et désigné comme directeur de la Société mondiale dont vous venez d’accepter un fauteuil.

Voir notre liste complète de textes pour une audition de théâtre

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