La Compagnie Affable

La Compagnie Affable rassemble des comédiens autour des grands textes du théâtre, de la littérature, de la poésie et du cinéma.

Les tirades de Lorenzo face à Philippe Strozzi dans Lorenzaccio de Musset (Acte III, scène 3)

Gérard Philipe Lorenzaccio MussetVoilà un montage un peu « bavard » (dixit Jean-Laurent Cochet) dans lequel j’ai réduit les répliques de Philippe Strozzi jusqu’à des paroles inaudibles, pour laisser comme une présence imaginaire face à Lorenzo. L’extrait peut être largement défriché (cf. les coupures de Gérard Philipe tout en bas) et est difficilement compréhensible pour le public sous cette forme, mais j’ai aimé le travailler tel quel parce qu’il donne la mesure du tiraillement schizophrène de Lorenzaccio. C’est, pour moi, la clef-de-voûte de la pièce de Musset :

LORENZO : Philippe, Philippe, prends garde à toi. Tu as soixante ans de vertu sur ta tête grise ; c’est un enjeu trop cher pour le jouer aux dés.

PH. STROZZI : […] Si tu caches sous ses sombres paroles quelque chose que je puisse entendre, parle.

LORENZO : Tel que tu me vois, Philippe, j’ai été honnête. J’ai cru à la vertu, à la grandeur humaine ; ma jeunesse a été pure comme l’or. Pendant vingt ans de silence, la foudre s’est amoncelée dans ma poitrine ; et il faut que je sois réellement une étincelle du tonnerre, car tout à coup, une certaine nuit que j’étais assis dans les ruines du Colisée antique, je ne sais pourquoi je me levai ; je tendis vers le ciel mes bras trempés de rosée, et je jurai qu’un des tyrans de ma patrie mourrait de ma main. J’étais un étudiant paisible, et je ne m’occupais alors que des arts et des sciences, […] j’avais le cœur et les mains tranquilles ; mon nom m’appelait au trône, et je n’avais qu’à laisser le soleil se lever et se coucher pour voir fleurir autour de moi toutes les espérances humaines. Les hommes ne m’avaient fait ni bien ni mal, mais j’étais bon, et, pour mon malheur éternel, j’ai voulu être grand.

PH. STROZZI : […] L’orgueil de la vertu est un noble orgueil, pourquoi t’en défendrais-tu ?

LORENZO : Tu ne sauras jamais, à moins d’être fou, de quelle nature est la pensée qui m’a travaillé. Pour comprendre l’exaltation fiévreuse qui a enfanté en moi le Lorenzo qui te parle, il faudrait que mon cerveau et mes entrailles fussent à nu sous un scalpel. Une statue qui descendrait de son piédestal pour marcher parmi les hommes sur la place publique, serait peut-être semblable à ce que j’ai été, le jour où j’ai commencé à vivre avec cette idée : il faut que je sois un Brutus.

PH. STROZZI : […] Tu m’étonnes de plus en plus.

LORENZO : J’ai voulu d’abord tuer Clément VII. Je n’ai pu le faire parce qu’on m’a banni de Rome avant le temps. J’ai recommencé mon ouvrage avec Alexandre. Je voulais agir seul, sans le secours d’aucun homme. Je travaillais pour l’humanité ; mais mon orgueil restait solitaire au milieu de tous mes rêves philanthropiques. Je voulais arriver à l’homme, me prendre corps à corps avec la tyrannie vivante, la tuer, porter mon épée sanglante sur la tribune, et laisser la fumée du sang d’Alexandre monter au nez des harangueurs, pour réchauffer leur cervelle ampoulée. […] La tâche que je m’imposais était rude avec Alexandre. Florence était, comme aujourd’hui, noyée de vin et de sang. L’empereur et le pape avaient fait un duc d’un garçon boucher. Pour plaire à mon cousin, il fallait baiser sur ses lèvres épaisses tous les restes de ses orgies. J’étais pur comme un lis, et cependant je n’ai pas reculé devant cette tâche. Je suis devenu vicieux, lâche, un objet de honte et d’opprobre…

PH. STROZZI : […] Tu baisses la tête, tes yeux sont humides.

LORENZO : Non, je ne rougis point ; […] j’ai fait ce que j’ai fait. Tu sauras seulement que j’ai réussi dans mon entreprise. Alexandre viendra bientôt dans un certain lieu d’où il ne sortira pas debout. […] Et sois certain, Philippe, que le buffle sauvage, quand le bouvier l’abat sur l’herbe, n’est pas entouré de plus de filets, de plus de nœuds coulants, que je n’en ai tissé autour de mon bâtard. Ce cœur, jusques auquel une armée ne serait pas parvenue en un an, il est maintenant à nu sous ma main ; je n’ai qu’à laisser tomber mon stylet pour qu’il y entre. Tout sera fait.

Maintenant, sais-tu ce qui m’arrive et ce dont je veux t’avertir ? […] Je me suis cru un Brutus. […] Ah ! Vous avez vécu tout seul, mon pauvre Philippe. Pareil à un fanal éclatant, vous êtes resté immobile au bord de l’océan des hommes, et vous avez regardé dans les eaux la réflexion de votre propre lumière. Mais moi, pendant ce temps-là, j’ai plongé, j’ai parcouru toutes les profondeurs, tandis que vous admiriez la surface, j’ai vu les débris des naufrages, les ossements et les Léviathans.

PH. STROZZI : […] Tu me navres le cœur. Ne brise pas comme un roseau mon bâton de vieillesse. Je crois à tout ce que tu appelles des rêves ; je crois à la vertu, à la pudeur, à la liberté.

LORENZO : Et me voilà dans la rue, moi, Lorenzaccio ? Et les enfants ne me jettent pas de la boue ? Les lits des filles sont encore chauds de ma sueur, et les pères ne prennent pas, quand je passe, leurs couteaux et leurs balais pour m’assommer ? Au fond de ces dix mille maisons que voilà, la septième génération parlera encore de la nuit où j’y suis entré, et pas une ne vomit à ma vue un valet de charrue qui me fende en deux comme une bûche pourrie ? L’air que vous respirez, Philippe, je le respire ; mon manteau de soie bariolé traîne paresseusement sur le sable fin des promenades ; pas une goutte de poison ne tombe dans mon chocolat – que dis-je ? ô Philippe ! Les mères pauvres soulèvent honteusement le voile de leurs filles quand je m’arrête au seuil de leurs portes ; elles me laissent voir leur beauté avec un sourire plus vil que le baiser de Judas – tandis que moi, pinçant le menton de la petite, je serre les poings de rage en remuant dans ma poche quatre ou cinq méchantes pièces d’or.

PH. STROZZI : […] Que le tentateur ne méprise pas le faible ; pourquoi tenter lorsque l’on doute ?

LORENZO : Suis-je un Satan ? Lumière du ciel ! Je m’en souviens encore ; j’aurais pleuré avec la première fille que j’ai séduite, si elle ne s’était mise à rire – ô Philippe ! J’entrai alors dans la vie, et je vis qu’à mon approche tous les masques tombaient devant mon regard. J’ai vu les hommes tels qu’ils sont. Lorsque je parcourais les rues de Florence, avec mon fantôme à mes côtés, je regardais autour de moi, je cherchais les visages qui me donnaient du cœur, et je me demandais : Quand j’aurai fait mon coup, celui-là en profitera-t-il ? – J’ai vu les républicains dans leurs cabinets, dans leurs boutiques, j’ai écouté et j’ai guetté. J’ai recueilli les discours des gens du peuple, j’ai vu l’effet que produisait sur eux la tyrannie ; j’ai bu, dans les banquets patriotiques, le vin qui engendre la métaphore et la prosopopée, j’ai avalé entre deux baisers les larmes les plus vertueuses ; j’attendais toujours que l’humanité me laissât voir sur sa face quelque chose d’honnête. J’observais… comme un amant observe sa fiancée en attendant le jour des noces !…

PH. STROZZI : […] Si tu n’as vu que le mal, je te plains, mais je ne puis te croire. […]

LORENZO : Tu ne veux voir en moi qu’un mépriseur d’hommes ! C’est me faire injure. Je sais parfaitement qu’il y en a de bons, mais à quoi servent-ils ? Que font-ils ? Comment agissent-ils ? Qu’importe que la conscience soit vivante, si le bras est mort ? […] Tout ce que j’ai à voir, moi, c’est que je suis perdu, et que les hommes n’en profiteront pas plus qu’ils ne me comprendront.

PH. STROZZI : […] Mais si tu es honnête, quand tu auras délivré ta patrie, tu le redeviendras. […]

LORENZO : […] Il est trop tard – je me suis fait à mon métier. Le vice a été pour moi un vêtement, maintenant il est collé à ma peau. Je suis vraiment un ruffian, et quand je plaisante sur mes pareils, je me sens sérieux comme la Mort au milieu de ma gaieté. Brutus a fait le fou pour tuer Tarquin, et ce qui m’étonne en lui, c’est qu’il n’y ait pas laissé sa raison. Profite de moi, Philippe, ne travaille pas pour ta patrie.

P. STROZZI : […] Je crois à l’honnêteté des républicains.

LORENZO : Je te fais une gageure. Je vais tuer Alexandre ; une fois mon coup fait, si les républicains se comportent comme ils le doivent, il leur sera facile d’établir une république, la plus belle qui ait jamais fleuri sur la terre. Qu’ils aient pour eux le peuple, et tout est dit. – Je te gage que ni eux ni le peuple ne feront rien. Tout ce que je te demande, c’est de ne pas t’en mêler. Laisse-moi faire mon coup – tu as les mains pures, et moi, je n’ai rien à perdre.

PH. STROZZI : […] Si tu crois que c’est un meurtre inutile à ta patrie, pourquoi le commets-tu ?

LORENZO : Tu me demandes pourquoi je tue Alexandre ? Veux-tu donc que je m’empoisonne, ou que je saute dans l’Arno ? Veux-tu donc que je sois un spectre, et qu’en frappant sur ce squelette… (il frappe sa poitrine) il n’en sorte aucun son ? Si je suis l’ombre de moi-même, veux-tu donc que je rompe le seul fil qui rattache aujourd’hui mon cœur à quelques fibres de mon cœur d’autrefois ? Songes-tu que ce meurtre, c’est tout ce qui me reste de ma vertu ? Songes-tu que je glisse depuis deux ans sur un rocher taillé à pic, et que ce meurtre est le seul brin d’herbe où j’aie pu cramponner mes ongles ? Crois-tu donc que je n’aie plus d’orgueil, parce que je n’ai plus de honte, et veux-tu que je laisse mourir en silence l’énigme de ma vie ?

Oui, cela est certain, si je pouvais revenir à la vertu, si mon apprentissage du vice pouvait s’évanouir, j’épargnerais peut-être ce conducteur de bœufs – mais j’aime le vin, le jeu et les filles, comprends-tu cela ? Si tu honores en moi quelque chose, toi qui me parles, c’est mon meurtre que tu honores, peut-être justement parce que tu ne le ferais pas.

Voilà assez longtemps, vois-tu, que les républicains me couvrent de boue et d’infamie ; voilà assez longtemps que les oreilles me tintent, et que l’exécration des hommes empoisonne le pain que je mâche. J’en ai assez de me voir conspué par des lâches sans nom, qui m’accablent d’injures pour se dispenser de m’assommer comme ils le devraient. J’en ai assez d’entendre brailler en plein vent le bavardage humain ; il faut que le monde sache un peu qui je suis, et qui il est.

Dieu merci, c’est peut-être demain que je tue Alexandre ; dans deux jours j’aurai fini. […] Ma vie entière est au bout de ma dague, et que la Providence retourne ou non la tête en m’entendant frapper, je jette la nature humaine à pile ou face sur la tombe d’Alexandre – dans deux jours, les hommes comparaîtront devant le tribunal de ma volonté.

Voir notre liste complète de textes pour une audition de théâtre

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