La Compagnie Affable

La Compagnie Affable rassemble des comédiens autour des grands textes du théâtre, de la littérature, de la poésie et du cinéma.

La Vérité sur La Fontaine – François Cavanna parle des Classiques

Continuons notre série d’éclairages sur le grand fabuliste. L’autre jour, j’ai trouvé dans le dernier livre de François Cavanna -intitulé Lune de Miel, en référence à la période de rémission thérapeutique temporaire des symptômes désagréables de la maladie de Parkinson- un court chapitre intitulé « La Fontaine« . Le reste du bouquin est rempli d’anecdotes personnelles impudiques et poignantes sur le S.T.O, Hara Kiri, Charlie Hebdo… et l’extrait que j’ai choisi pour vous inciter à le lire est justement ce passage sur les Classiques empreint d’humour et de passion littéraire qui vous rappellera le collège et le lycée :

« On nous enseignait les classiques. Corneille, Racine, toute la bande. Le prof insistait beaucoup sur le sens de l’honneur chez Corneille. Il mettait le paquet. Rien que des adjectifs comme « sublime », « surhumain », il regrettait que nous ne soyons pas tous comme ça. Moi, j’imaginais une humanité faite exclusivement de héros, qui parleraient en alexandrins, pourquoi pas ? Evidemment, le temps de chercher la rime, si l’on n’est pas spécialement génial, ça donnerait du mou à la conversation…

Je n’aimais pas le Cid, ce grand con obsédé de vengeance. […] C’était pour l’honneur du papa, qui s’était pris une gifle et s’estimait trop vieux pour la rendre. Déjà, Puisque c’était d’honneur qu’il était question, la force de la gifle rendue ne faisait rien à l’affaire. C’était un geste symbolique, comme la première gifle d’ailleurs. Pourquoi le vieux machin n’a-t-il pas sauté sur sa vaillante épée et, avec son « bras qui tant de fois a sauvé cet empire », ne l’a-t-il pas plongée dans le bide de l’insulteur en visant bien le nombril ? (C’est là que ça fait le plus mal). Il n’y serait pas arrivé, c’est sûr, l’autre l’aurait étendu raide, mais du moins l’honneur était-il sauf. Au lieu de ça, que fait-il ? Il s’en va pleurnicher sur l’épaule de son fils – « Ô rage, ô désespoir, ô vieillesse ennemie ! »- et le somme d’aller se faire transpercer le foie à sa place. Et si le fils refuse, il est déshonoré et toute la famille avec. Moi, je trouvais que le Don Diègue était une vieille savate trouillarde et dégonflée, et qu’envoyer au casse-pipe son fils, parce qu’il était plus jeune, pour équilibrer les chances, c’était une question de sport, comme à la boxe, pas d’honneur. Je l’ai dit, sur trois pages. Interrogé là-dessus, je répondis que ce que Corneille appelle l’« honneur » n’est que de la vengeance, chose méprisable et imbécile qui fait d’ailleurs tout l’honneur des voyous. Le croiriez-vous ? Ça n’a pas plu. Comparer des Grands d’Espagne à des voyous… Deux sur vingt, pour ne pas mettre zéro.

Racine, ça passait mieux. Ces grandes belles femmes émouvantes, un peu mûres… Ces amoureuses éperdues, cette Andromaque, mère admirable, embaumant la cuisine à l’oignon et les poils des aisselles où perle la sueur… Cette pleurnicharde Iphigénie qu’on en finissait pas de la jeter aux crocodiles, ou à je ne sais quels bestiaux… Cette Phèdre –ô ma mère !-, cette fabuleuse dévoreuse de petits Hippolytes… […]

Boileau m’emmerdait. En plus, il me répugna quand j’eus appris qu’une oie – ou un canard ?- lui avait, d’un cruel coup de bec, coupé le zigouigoui quand il était enfant, et que depuis… Oui. Gross malheur.

Mais il y avait La Fontaine. Aussi peu classique que possible, d’ailleurs. On se demande bien ce qu’il fout là. Les autres, les Racine, les Boileau, La Bruyère et compagnie, se foutaient de sa gueule. Il n’avait pas la vénération de l’alexandrin, figurez-vous. Il faisait rimer « semaine » avec « Carmen ». Il était tête en l’air, se cognait dans les murs, se trompait de maîtresse. On le tolérait dans la bande parce que, bourré, il racontait des histoires sales qu’il avait mises en alexandrins. »

Il n’avait pas la vénération de l’alexandrin, figurez-vous. Au-delà de son côté tête-en-l’air et main-au-panier, Cavanna met ici le doigt sur un des aspects les plus importants du style de La Fontaine : le rythme, la musique apportée par le vers libre. Et le plus étonnant, c’est que, pour étayer son propos, il prend le même exemple que Sacha Guitry dans son Jean de La Fontaine :

Dans un chemin montant, sablonneux, malaisé,
Et de tous les côtés au soleil exposé
Six forts chevaux tiraient un coche.

Le gars qui a écrit ça peut aller se coucher. Il a travaillé pour sa vie entière. Vous me direz qu’il vous semble bien avoir repéré deux alexandrins sur trois vers. Justement. Ils sont là pour préparer la venue du troisième*. »

12 pieds, 12 pieds, 8 pieds. Ca n’a l’air de rien, mais c’est une révolution. On ne mélange pas l’alexandrin et l’octosyllabe impunément chez les Classiques ! La Fontaine est bel et bien à l’origine d’une rupture musicale qui annonce Céline et même le rap. Mais nous reparlerons du flow du MC de Château-Thierry dans un prochain épisode…

*Hommage à François Cavanna, qui nous a quittés au début de l’année et qui fut bien plus qu’un journaliste satirique : un véritable homme de lettres. Extraits du chapitre « La Fontaine » in Lune de Miel, Gallimard, 2011. Ce sont les trois premiers vers de la fable « Le Coche et la Mouche« .

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Cette entrée a été publiée le 11 décembre 2014 par dans De La Fontaine à Booba, Littérature, et est taguée , , , , , .
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